Aujourd’hui, mes petits chatons, nous nous attaquons à un monument du cinéma américain, voire du cinéma tout court, j’ai nommé, «Gone with the wind». (et au passage, on en finit avec ma santé mentale, puisqu’après des dizaines de jours à plancher sur cette chronique, je suis au regret de vous annoncer que j’ai fini par décompenser... le cinéma aura eu ma peau... depuis longtemps, je le savais !) ;-)

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Cela étant dit, recontextualisons le propos :

1939, dans une actualité mondiale bien loin de toute frivolité, David O. Selznick sort enfin en salle (après plus de 3 ans d’attente et au terme de la campagne publicitaire la plus aboutie que l’on ait probablement connue - Notre 21e s. fait bien pâle figure à côté du déferlement d’ingéniosités pour faire de ce film un succès avant même qu’il ne soit tourné...) l’adaptation du très sudiste best seller (et unique ouvrage) de Margaret Mitchell (prix Pullitzer de 1937). 

Plus de 1000 pages à mettre en scène, une guerre, des personnages entiers et complexes, la plus improbable et romanesque histoire d’amour de tous les temps, 5 mois de tournage éprouvants, une énorme attente du public... et 3 scénaristes, des mètres de bobines et 4h de film plus tard, Victor Fleming et David O. Selznick portent à l’écran le couple le plus mythique du cinéma: Vivien Leigh dans le rôle de la sublime mais insupportable Scarlett O’Hara et Clark Gable dans celui du sulfureux et cynique Rhett Butler dans le plus grand succès commercial que l’histoire du cinéma ait jamais connu.

 

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Porter à l’écran ce pavé de littérature américaine en restant fidèle au texte n’était pas simple (le public s’en serait étouffé de rage si un interligne avait été sauté, tant et si bien que c’est probablement une des adaptations les plus fidèle que le cinéma n’est jamais produit, au soupir près). Mais étrangement, après 3 années à s’y casser les dents Victor Fleming rendit une copie très honorable qui valu, l’air de rien, 10 Oscars !

Mais le problème majeur ne se situait finalement pas là... non, vraiment pas!

Car une fois le cas du scénario et de la mise en scène résolu (George Cukor et Sam Wood en ayant fait les frais), vint le sérieux problème du casting... (et là, laissez moi vous dire que la rage du public face à une seule page du roman non scénarisée n’était rien face aux déferlements de haine qui menaçaient de s’abattre si jamais Rhett et Scarlett n’étaient pas parfaitement incarnés... pfiiouuu le public, cette bête noire !)

 

Si Clark Gable correspondait traits pour traits au cynique Rhett Butler (bien que l’acteur fut un temps réticent à accoler son image à celle du sulfureux aventurier), aucune actrice de Katharine Hepburn à Paulette Goddard en passant par les milliers de prétendantes au titre, ne trouvait grâce aux yeux du producteur. C’est finalement sur le plateau, en plein tournage de l’incendie d’Atlanta, que Selznick fit la connaissance de Vivien Leigh, judicieusement préparée au rôle le plus convoité de l’histoire du cinéma depuis plusieurs semaines.

 

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Cependant, à bien des égards, le problème majeur du casting, ne fut pas tant de choisir des acteurs que de les libérer de leurs engagements avec d’autres sociétés de production. Déjà Clarke Gable avait du être quelque peu arraché à son contrat avec la MGM, mais l'unanimité du public de le voir incarner Rhett avait surement fait la différence, au moins autant que l’association de «Selznick International Picture» à la MGM (notamment pour faciliter le montage du budget)... Mais la pire négociation fut certainement celle d’Olivia De Havilland, avec Warner, qui refusait obstinément de la céder à Selznick. L’actrice ne fut pas oscarisée pour ce second rôle (remporté par Hattie McDaniel, dans le rôle de Mammy, la nourrice de Scarlett, qui fut donc la première actrice de couleur oscarisée), mais elle réalisa son rêve d’incarner la fragile Melanie Hamilton aux côtés de l’honorable Ashley Wilkes interprété par un Leslie Howard incarnant à merveille (l’ennui !) les affres de la tristesse et de la moralité faites homme.

Bref, un panel d’actrices et d’acteurs remarquables qui resteront à jamais dans la légende.

Mais «Gone with the wind» ce n’est pas seulement des acteurs magistraux, c’est aussi et surtout une maîtrise cinématographique incroyable (surtout pour l’époque, je vous rappelle que l’on est en 1939 et que le Technicolor vient à peine de faire son apparition...) et une équipe technique ultra organisée qui avait bien compris que l’on ne pouvait pas traiter de la même manière les scènes spectaculaires et les scènes intimistes. (En fait le tournage compta jusqu’ à 3 équipes techniques simultanées... et si vous ne me croyez pas ou si vous n’imaginez pas le monde que ça représente, regardez le générique jusqu’au bout, SANS appuyer sur le bouton avance rapide et revenez m’en dire des nouvelles... les équipes techniques actuelles du moindre navet hollywoodien peuvent bien aller se cacher, oui Madame, parfaitement !!) 

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Tout les scènes ont donc été dissociées et traitées, tant sur le plan narratif que sur le plan technique, de manière tout à fait différente. Pour les scènes grandioses, l’incendie d’Atlanta, les plans flamboyants de Tara, les décors ont été confiés aux bons soins de William Cameron. Des peintures gigantesques ont ainsi rendu ces effets génialissimes du domaine de Tara à perte de vue, des demeures époustouflantes que sont les 12 chênes et celle des O’Hara, le tout ayant évidemment été tourné en studio sans le moindre élément réel... Tout n’est donc qu’effets spéciaux (comme quoi, mes petits lapins, quatre-vingt années plus tard, on fait les malins, mais on n’a pas de quoi non plus se vanter ...), tout, sauf... le fameux incendie d’Atlanta... là, pour le coup, il faut bien reconnaître que Selznick s’est autorisé à faire brûler les studios Hollywoodiens pour de vrai... il y avait, paraît-il, du décor en papier mâché à liquider... (!!)

Le génie de la technique, qui repose évidemment sur des équipes à la pointe, tient avant tout sur les épaules de Selznick lui-même, qui, du casting au choix des costumes, a absolument tout supervisé. (Il fut un temps où, producteur, c’était un métier...) Alors certes, il a évincé pas moins de 3 réalisateurs et épuisé autant de scénaristes, engagés des décorateurs, des superviseurs et des accessoiristes à la pelle, mais ce Monsieur était un génie. Il existe encore aujourd’hui des traces de toutes les notes qu’il a laissé sur le tournage à chacun de ses collaborateurs... et rien n’était laissé au hasard, croyez-moi... 

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A t-on idée du nombre de costumes qu’un tel film a représenté ? Selznick lui le savait puisqu’il a donné son avis sur chacun, de manière à respecter le caractère et l’humeur de chaque personnage qui le portait... La robe coupée dans les rideaux de Tara pour vêtir une Scarlett aux abois représente à elle seule un monceau d’interprétations et de symboles qu’un tome entier d’Histoire de la Mode ne suffirait pas à distiller...

La maîtrise de Fleming ne s’arrête pas là, vous pensez bien. Techniquement, si on considère qu’après 80 ans, le film est encore une merveille visuelle, le procédé était alors plus qu’abouti. Après plus de 3 ans à y penser, Fleming ne peut envisager autre chose que le mieux pour la réalisation de ce film. Il s’en remet donc à la toute nouvelle merveille technique qu’est alors le Technicolor. Réservé (par soucis de coût) aux films musicaux et aux films en costumes afin de leurs donner plus d’ampleur, de flamboyance et de lyrisme, le procédé Technicolor rend l’image saisissante et plus réelle, ce qui relève de la prouesse. Les films en couleurs existent déjà depuis plusieurs années, mais la révolution de 1932 est d’accéder enfin à un procédé soustractif trichrome qui permet de retranscrire toutes les couleurs, mais aussi et surtout d’être projeté facilement. Après quelques films pour Disney, «Autant en emporte le vent» sera un des premiers film a utiliser cette technique. Cette maîtrise visuelle contribue, encore aujourd’hui, à apporter un sens majeur au propos et à rendre le film aussi accessible qu’émouvant. Cela participe aussi à construire un rythme extrêmement dynamique, que probablement, le noir et blanc, aurait contribué à annihiler un peu, en gommant les apports mélodramatiques d’un Tara au coucher du soleil ou d’Atlanta incendié. Quant à la magie des costumes, point central du film (pour ne pas y revenir), la couleur leur donne un sens qui vient jusqu’à renforcer le caractère et le sens même des personnages qui les portent.

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Finalement, de technique en mise en scène grandiose, le film devient cette fresque majestueuse (quoique, il est vrai, clairement grandiloquente, mais le parti pris est affirmé de ne jamais vouloir coller parfaitement au réel mais plutôt de jouer la carte du trop et de l’improbable) qui nous emporte au loin... Objectif atteint !

Il se pourrait que la question reste donc maintenant de savoir comment on parvient à survivre à 4 heures de film sans sourciller et sans s’ennuyer... (déjà, on passe le générique de début, ça enlève bien 10 minutes...!) La réponse est simple, le film est à lui seul un gouffre de passions (passionnantes!) dont on ne compte plus les scènes emblématiques (et cela suffit amplement !): Scarlett minaudant se fichant comme d’une guigne des enjeux de la guerre lors de la scène d’introduction; La rencontre de Rhett et Scarlett au bal, et la scène mythique de la bibliothèque révélant une Scarlett capricieuse et colérique à un Rhett charmé et amusé (ndlr: ça ne l’amusera pas éternellement compte tenu de la fin...); L’impétueuse Scarlett en haillons les pieds dans la boue tentant de rejoindre Tara; Le courage, la fidélité de Mélanie (dans cette scène de pardon mémorable d’une Mélanie bafouée mais digne face à une Scarlett désavouée mais soutenue par sa victime...) et l’honneur d’Ashley; La colère d’un Rhett alcoolisé, la dispute du couple dans l’escalier (qui les conduit symboliquement vers eux même ?) et l’ellipse narrative d’une nuit que l’on préfère imaginer, et que l’on découvre au sourire tellement coquin d’une Scarlett révélée à l’amour au réveil... L’émotion contenue dans le dernier tiers du film, qui certes, juxtapose en peu de temps, trop de drames, de morts et d’émotion pour rester parfaitement cohérent d’un point de vue strictement narratif, mais qui accède à une charge dramatique et émotionnelle tellement croissante que la fin, aussi frustrante soit-elle, apparaît comme une délivrance nécessaire et absolue, d’une passion autant vitale que destructrice.

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Car finalement, que retient-on de ce film magistral, outre l’histoire d’un sud désuet sur fond de guerre fratricide entre Yankees et Confédérés, si ce n’est l’intemporalité de la passion amoureuse, marqueur, s’il en est, d’une certain vision de la vie que l’on veut préserver à travers le temps, à grand renfort d’espoir et de possible reconquête amoureuse. Ce film parle à tous; Aux amoureux et aux capricieux, aux rêveurs et aux insatisfaits, aussi bien qu’aux romantiques et aux cyniques, que ce seul échange suffit à résumer : «Rhett, Rhett... Rhett, if you go, where shall I go ? What shall I do ?» - «Frankly, my dear, I don't give a damn.»

Mais demain sera un autre jour, où tout restera à espérer, à reconquérir et à réaliser. Comme une sorte d’indémodable ode à la vie...

Alors, n’en déplaise aux grincheux, aux insensibles, aux défenseurs d’un cinéma moderne, aux détracteurs du romanesque exacerbé, croyez-moi, tout est bien peu de chose après un tel film!