affihce

2014 sera l’année où Jean-Pierre et Luc Dardenne nous présentent un film au sein de la sélection du festival de Cannes pour lequel ils ne reçoivent pas de Palme d’or, ni aucune récompense. Mais c’est presque dommage (je dis presque, simplement parce que les prix ne sont pas extensibles et les récompenses attribuées à Cannes cette année sont justifiées et aucune n’aurait pu être épargnée pour permettre de récompenser plutôt ce film... Alors, sauf à créer un prix supplémentaire, la décision du jury est ce qu’elle est et nous la respecterons !)

 

Néanmoins, vu qu’ils ont déjà reçu 2 Palmes ainsi qu’un Grand Prix, 2014 a beau ne pas être l’année de la 4e récompense à Cannes, elle sera quand même celle de la présentation d’un grand film. 

 

Film qui, à bien des égards révèle (enfin!) Marion Cotillard à son public. Non pas qu’elle ait à prouver quoique ce soit après un Oscar, deux César et toute une papardelle de prix divers et variés, mais elle avait besoin d’être appréciée, car beaucoup ne la trouvaient pas pour autant convaincante. 

 

De l’avis général, la simplicité et l'élégance avec lesquelles elle endosse ici le rôle de Sandra ont su conquérir son public.

 

Pour le reste, le génie Dardennien a opéré: Le film est impeccable. 

Si le rôle de Marion Cotillard est parfaitement dosé, le panel de personnages qui composent le scénario est totalement équilibré et justement interprété.

 

351659

Il y a 20 personnages. 50% du jeu revient à Marion Cotillard et Fabrizio Rongione (Manu, son mari) et le reste est équitablement divisé, à quelques exceptions près entre les 18 autres personnages: 16 collègues, le contre-maître et le patron.

Une place privilégiée est laissée aux enfants, qui servent un peu d'intermédiaires, d’ouvreurs de conversations entre les adultes...

 

La structure du scénario est simple: c’est une spirale, une sorte de boucle perpétuelle qui se répète à différentes strates: Les collègues de Sandra ont voté son licenciement contre 16 primes individuelles à 2 voix contre 14. On est vendredi soir. Sandra obtient que le vote soit reformulé le lundi matin. Elle a le weekend pour convaincre 7 collègues de changer d’avis. 

Elle va au devant de chacun pendant le weekend; son discours est toujours le même, mais chaque rencontre est différente. Chaque discussion apporte une réponse (positive ou négative) accompagné d’un éclaircissement sur la situation de Sandra et sur le relationnel entre chacun.

 

Le film est parfaitement maîtrisé, toute en simplicité: rien est en trop, rien ne manque. Cela permet d’approcher le réel dans une dimension improbable, quasi palpable, sans pour autant être intrusif: nous ne restons que spectateurs alors que nous voudrions presque intervenir... et cela créer une sorte de frustration bienfaitrice qui nous oblige à porter le film en nous encore longtemps après le générique de fin...

Générique dont on sait parfaitement lorsqu’il va arriver, car le temps qui s’écoule est lui aussi directement palpable par le spectateur: chaque collègue rencontré est quantité de grains de sable écoulé, le dernier marquant la fin. Le suspens est ainsi levé. 

Pour autant, (et sans rien dévoiler) la fin n’est que le recommencement... l’esthétisme du temps est de ce point de vue là parfaitement maîtrisé.

 

215657

Quelque part, tout n’est que métaphore au long du film et pourtant, tout touche au réel. Les personnages et «l’humanité» qu’ils incarnent plus que tout.

 

C’est là toute la force du film: alors que chaque personnage n’est rencontré que quelque minutes, alors que l’échange est succinct, tout parvient quand même à être dit.

Les dialogues sont courts mais disent tout, l’essentiel en tout cas.

Le reste n’est même pas suggéré, il est déduit par le spectateur. Car le spectateur est là, tout près, présent. La preuve en est: si la caméra s’éloigne, le son s’en va aussi. Les conversations sont tues, pourtant, nous savons ce qui est dit... 

Il n’y a pas non plus de bande son musicale, pas de sons extra-diégétiques. Tout est synchrone (les seules musiques sont celles diffusées par la radio), tout appartient au champ. Y compris, d’une certaine manière, le spectateur: c’est ce qui rend le film si bouleversant.

 

Techniquement, c’est absolument impeccable. Humainement, c’est parfaitement juste. 

 

Et ce n’est pas tant le regard que posent les frères Dardenne sur leurs personnages qui créer cela, c’est bien le regard qu’ils nous permettent de poser sur leurs personnages qui génère ce sentiment intrinsèque de vérité...

Bouleversant.

212376