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Ours d’or du meilleur film et Ours d’Argent du meilleur acteur de la Biennale de Berlin 2014, ce «Charbon noir» aurait mérité de conserver son titre original «Bai Ri Yan Huo», littéralement «Feu d’artifices en plein jour» pour sa distribution en France, tellement révélateur de son sens et de sa subtilité. 

Car de ce film, on retient un sentiment aussi ambivalent qu’un feu d’artifice en plein jour (qui est également une sublime scène finale absolument incroyable): c’est beau, mais étrange, absurde presque, tout à fait inattendu, mais pourtant, incroyablement saisissant; impossible de le quitter du regard. C’est ce que j’ai ressenti pendant ces 1h46.

 

J’avais déjà beaucoup entendu parlé de ce film, beaucoup lu et entendu de critiques, tellement que quelque part, je savais un peu à quoi m’attendre. Je crois que je l’aurai perçu un tout petit peu différemment sans quoi. 

On m’avait dit que l’on en ressortait assez bouleversé, mais je dois dire que je l’ai été un peu moins que ça... Et, même si j’ai été captivée par ce polar et totalement envoûtée par l’atmosphère si particulière qui s’en dégage, je n’ai pas été poursuivi par ce sentiment. De ça aussi on m’avait prévenu, que ce film nous trouble mais ne nous poursuit pas... comme si nous restions, ou si lui restait, légèrement en retrait.

Il me semble pour autant que c’est un choix délibéré de la part de Diao Yinan le réalisateur. On ressent cette délibération de la distance entre le film et le spectateur dans son approche de ces personnages: on n’entre jamais dans l’intime.

Cela ne nous empêche pas de concevoir leurs sentiments ni de ressentir l’ambiance, cette atmosphère parfois angoissante, oppressante... mais pour autant, tout se passe à distance de nous.

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Dès le début, au cours d’une des premières scènes du film, on prend la mesure du personnage principal, Zhang Zili: malheureux, dont la situation personnelle et affective part à la dérive, avec une tendance borderline palpable.

Face à lui, Wu Zhizhen, sublime de beauté et de froideur, que l’on observe tout survoler avec une forme de grâce quasi divine (cette image n’est jamais autant vraie que lors de la sublime scène de patins à glace nocturne).

Et très vite, le scénario nous ramène à son personnage en la plaçant au centre de l’enquête, tout en l’auréolant d’une énigmatique lumière douce, délicate mais inquiétante.

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En 1999, au début du film, elle est l’épouse d’un employé d’une carrière de charbon assassiné dont le corps a été dispersé aux quatre coins de la province.

5 ans plus tard, elle est liée à deux autres meurtres commis dans la région.

 

Zhang, policier reconverti à la sécurité incendie après l’échec de l’enquête en 1999 ayant conduit à la mort des deux principaux suspects, reprend du service de manière plus ou moins providentielle afin de comprendre ce qui la lie à tout ça.

 

Au delà de l’histoire elle-même qui se révèle bien ficelée mais pas non plus saisissante de révélation (attention, je ne dis pas que le film n’est pas bien, je dis seulement que l’on a pas là de révolution du genre en matière de scénario... pour autant, le film reste sublime) c’est la mise en scène et la photo qui font toute la différence. Le nombre incalculables de petits détails subtiles permettent de donner un sens incroyablement profond à ce film presque autant social que policier.

On parvient à saisir (même nous, public européen qui ne sommes pas franchement familiarisé avec la culture chinoise - non la livraison hebdomadaire du traiteur chinois en bas de chez vous ne compte pas, navrée -) beaucoup d’une condition sociale et populaire chinoise assez perturbante allant de la place de la femme à l’organisation du système policier, passant par la corruption, la criminalité et l’extrême violence d’un pays tout entier.

Et au lieu de nous faire percevoir quelque chose de presque pathétique, le réalisateur parvient à transformer cette violence en quelque chose de quasi fascinant, envoûtant.

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Et finalement, toute la force du film réside dans sa dimension humaine. Car il n’est toujours question que de cela: les choix humains, les doutes, les peurs, la condition humaine face à un système.

 

Entre froideur et noirceur, documentaire et oeuvre visuelle particulièrement aboutie, Diao Yinan déploie son art au service d’un cinéma sombre, radical et violent étayé par une construction esthétique sublime (quasi lumineuse au sein de cette noirceur) au service d’une approche sociale saisissante.

 

Ses deux acteurs principaux sont sublimes: ils donnent aux silences un rythme particulier et aux regard des fantasmes inavoués conférant au film une profondeur subtile, encore au delà de l’esthétisme.

 

Du très beau cinéma, déroutant, dérangeant certes (mais j’adore ça !) mais particulièrement saisissant !

 

A voir sans à priori !

 

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