France 5 rediffuse depuis quelques semaines la saison 1 de la série Inquisitio diffusée sur France 2 en 2012 qui avait soulevé les foules, fait crier au scandale les défenseurs du catholicisme, fait tomber en syncope quelques historiens et bien fait se marrer certains journalistes !

Je vous propose de décrypter les grandes lignes de ces protestations et pourquoi pas, de les contredire un peu...

Vous me suivez ?

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Pendant que les blogueurs catholiques déployaient des trésors d’ingéniosité pour dénoncer (gentiment) le propos déplacé de cette série (vidéos, tweet, sites internets...), d’autres s’en moquaient ouvertement.

Pour tout bien comprendre de cette polémique juste improbable, il faut savoir répondre à quelques questions parmi lesquelles: Mais qu’est-ce que réellement l’Inquisition ? Qui est Napator Saturnin ? Pourquoi 2 Papes ? Quid du Moyen-âge ? 

Avant toute chose, le pitch: France - Inquisition - 1370. Cette année-là, deux Papes sont à la tête de l’Eglise: Clément VII à Avignon et Urbain VI à Rome. En parallèle, deux frères, Grand Inquisiteur au service du Pape d’Avignon, et Nicolas, médecin idéaliste, ont des avis divergents quant à l’origine de la peste qui frappe le pays: punition divine ou maladie que l’on peut guérir grâce à la science? 

Qu’est-ce qui choque dans cette série finalement ?

Il paraîtrait qu’elle frôle dangereusement le blasphème, oui, rien que ça... Vous me direz, il n’y a que l’Eglise catholique que ça embête dans ce cas là... Hum, non, c’est plus compliqué que cela car ça embête aussi bon nombre d’historiens.

En gros, Inquisitio serait un peu loin de la conception réglementaire du moyen-âge sur à peu près tous les points:

  • L’Inquisition est montrée comme une période barbare et sanglante où l’Eglise catholique n’était qu’une institution corrompue, obscurantiste et bornée dont on ne retient que les abominations sans en respecter les préceptes...
  • Catherine de Sienne est traînée dans la boue, qualifiée de fanatique, prête à répandre la peste pour faire valoir les droits d’Urbain VI... 
  • Le Moyen-âge est uniquement montré comme une période de fanatisme religieux, de violence, de peste et d'obscurantisme...
  • La religion juive est encensée et montrée comme progressive et tolérante...

Bon, vous l’aurez compris, je peux continuer longtemps comme cela.

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A priori, tout est une question de point de vue, parlez-en à un protestant, un juif ou un athée, il vous dira que certes, la série ne fait pas dans la finesse, mais que bon, y’a peut-être pas de quoi fouetter un chat... Quand à Sainte Catherine, on ne peut en effet lui enlever l’influence majeure qui est la sienne dans la pensée théologique. On peut donc considérer que la série fait ce que l’on appelle, une ellipse qui se transforme en erreur... Erreur qu’elle saurait certainement pardonner, en tant que protectrice des journalistes, des médias et de la communication... Nicolas Cuche, le réalisateur, lui même a reconnu avoir maladroitement associé son personnage à Sainte Catherine sans trop avoir la mesure de ce qu’il avait fait. 

Qu’est ce qui dérange vraiment alors ?

La réponse est simple. Nous ignorons quasiment tout du Moyen-âge, parce qu’il ne faut pas se mentir, ça ne nous a pas passionné des masses au collège et que depuis on n’y a plu vraiment repensé... donc on a retenu les châteaux-forts et en gros les abus du catholicisme... voilà. C’est assez maigre pour une période qui a duré 10 siècles non ?

Et la série s’engouffre dans cette brèche d’ignorance. Mais, à priori, son propos n’était pas d’instruire, mais de divertir. Certains diront que l’un n’est pas sensé exclure l’autre, mais vous m’autoriserez à répondre que rien ne nous empêche d’ouvrir un précis d’histoire pour chercher à comprendre si jamais ça nous intéresse...

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L’autre point il me semble, c’est que l’Eglise défend aujourd’hui un point de vue tout à fait défendable, mais qui a sûrement évolué avec le temps. Car je crois qu’il ne faut pas oublier que la position de l’Eglise catholique n’a pas toujours été la même. Si aujourd’hui, elle condamne fermement les débordements de certains hommes d’Eglise et refuse que ce soit ce que l’on retienne, elle ne l’a pas toujours ainsi fait. Il lui ait arrivé, à travers le temps, d’être beaucoup plus tolérante, quitte à en oublier un peu les textes, ou à les interpréter différemment. Quitte à faire grincer des dents certains, il ne faut pas aller chercher bien loin des cas très concrets de largesses morales de l’Eglise avant la généralisation de la règle de Saint Benoît notamment, soit au IXe s, en plein Moyen-âge donc.

Alors que reproche t-on exactement à Nicolas Cuche et Lionel Pasquier ?

On leur reproche de dénoncer le Moyen-âge alors qu’il serait de meilleur ton de le défendre...

Il est évident que le Moyen-âge est synonyme d’abus mais pour autant, si l’inquisition moyenâgeuse (il y en a eu d’autres d’ailleurs des Inquisitions, notamment une entre le XVe et le XIXe qui fut bien plus longue et bien plus violente...) a été violente, elle ne l’a pas été plus que les violences pratiquées par les hommes soucieux de maintenir l’ordre à cette époque là. La torture et les châtiments corporels étaient de toute manière monnaie courante... un vol valait bien une main en moins, et un blasphème ou un outrage une langue... l’Inquisition n’avait qu’à se servir en matière d’imagination question cruauté.

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Cela dit, à ceux qui s’insurgent contre cette vision du moyen-âge, je donne aussi raison. Parce que le Moyen-âge n’a pas vraiment pas été que cela, ce serait bien réducteur... vous pensez bien qu’en 10 siècles, il y a quand même eu moyen de faire mieux ! La redécouverte d’Aristote, les développements philosophiques, la scolastique, l’amour courtois, la redécouverte des textes de Justinien qui ont fondé le droit civil, l’astronomie, les écoles cathédrales et les universités... Vous ferai-je l’affront de vous parler d’architecture ? D’élévation spirituelle dans tous les domaines qu’il était possible d’exploiter ? Toutes ces réflexions ont été développé par des hommes d’Eglise. Parce que c’était l’Eglise qui conservait, recopiait, découvrait, enseignait tous les textes anciens. Parce que c’était l’église qui se questionnait.

Donc non, l’ensemble du Moyen-âge n’était pas une période d’obscurantisme religieux, mais nous sommes forcés de reconnaître, qu’il y a eu des périodes plus ou moins sombres, et que, dans son acception la plus courante, l’inquisition médiévale n’a pas toujours été éclairée. Néanmoins, si on cherche un peu, on se rend assez vite compte que le qualificatif d’hérétique ne touchait pas tant à la sorcellerie et à la médecine au départ qu’à des libertés (soit disant) prises avec l’interprétation des textes religieux et leur traduction. 

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En fait, tout n’est pas vraiment juste dans la série de Nicolas Cuche et Lionel Pasquier, mais tout n’est pas faux non plus. Simplement ils ont fait de très gros amalgames. Du coup, ça semble plus accessible aux spectateurs, mais on frôle l’anachronisme répété...

On ne peut pas tout confondre. Le Moyen-âge de la fin du XIVe siècle n’était pas le même que celui du XIe siècle c’est aussi simple que ça. Et pourtant, c’est la même période historique.

Les décors et les costumes sont donc très approximatifs, et je ne parle pas des dialogues qui sont totalement modernes.

Leur positionnement dans le temps englobe aussi bien l’image médiévale féodale, que le Moyen-âge tardif et "inquisiteur".

En fait, il n’y aurait presque rien à reprocher à leur série s’ils ne l’avaient pas datée précisément. Si on décontextualise un tout petit peu (c’est à dire si on fait de Catherine de Sienne, d’Urbain VI et de Clément VII des personnages fictifs) on n’est pas si loin d’une bonne fiction pour la télévision car à part l’opposition historique et religieuse, on ne peut pas dire que la série ne se défende pas.

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Il faut reconnaître que si on s’en tient aux recommandations de Nicolas Cuche de considérer la série plutôt comme une série de science-fiction proche de l’univers des jeux vidéo, on s’en sort bien. 

Les personnages sont attachants, le rythme est soutenu, le scénario est plutôt malin ce qui rend l’intrigue maîtrisée, les épisodes s’enchaînent facilement et on a envie de connaître le dénouement. Côté technique, l’image est loin d’être laide (voir même assez maîtrisée pour un format télé), et outre que les décors et costumes jouent la facilité (je l’ai déjà dit) ce n’est pas visuellement insupportable, loin de là.

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En fait, je vais même allée jusqu’à dire que personnellement, j’ai passé un bon moment. OK, le casting aide en la matière (Aurélien Wiik est très regardable, on ne va pas se mentir - c’est même à la base la raison pour laquelle j’ai regardé le premier épisode, voilà, c’est dit !) mais au delà, il faut reconnaître une vraie qualité à cette série: ses personnages. Et surtout, leur psychologie, souvent évolutive et donc, plutôt complexe et intéressante. L’enjeu de la série tient donc avant tout dans l’évolution de ses personnages plutôt que dans son sens historique.

Et à cette fin là, c’est une série plutôt réussie.

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Alors finalement, pourquoi tout ce ramdam ? 

Une question de point de vue qu’il reste important de respecter je crois mais aussi, probablement, une certaine tendance à l’emballement et à la surenchère qui n’a rien fait pour calmer le propos.

Au moins, dans cet histoire, on en sera arrivé à se poser des questions sur l'histoire, c’est déjà pas si mal !

Et Napator Saturnin aura vu le jour !! ;-)