Z32

Difficile de commenter ce film franco-israélien d’Avi Mograbi tant le travail du réalisateur est particulier et déstabilisant pour moi...

Je dois admettre qu’avant de découvrir ce film grâce à Epicentre Films et Cinetrafic (dans le cadre de l’opération 1 DVD contre 1 critique) je n’avais jamais visionné aucun des films du réalisateur israélien. Pourtant, à bien y réfléchir, certains ne m’étaient pas inconnus, notamment «Pour un seul de mes deux yeux» présenté au festival de Cannes en 2005.

 

Z32, présenté pour la première fois lors de la Mostra de Venise en 2008, et sorti en DVD le 19 Août dernier, vient participer à une succession de films et documentaires de Mograbi soulevant la polémique sur Israël et le conflit israélo-palestinien en général.

Largement impliqué dans la lutte contre ce conflit dramatique, Avi Mograbi est notamment membre de l’association «Breaking the silence» qui recueille et diffuse des témoignages de soldats ayant participé aux combats.

Le témoignage duquel est parti le projet de ce film a d’ailleurs fait l’objet de la clôture d’une lecture publique en Israël de plus d’une dizaine d’heures des témoignages de ces soldats. (les bonus nous proposent d’ailleurs cette lecture par Mograbi lui-même)

 

Ce témoignage là, explique le réalisateur, l’a longtemps poursuivi car il était en cela particulier qu’il faisait référence à une action de représailles de l’armée israélienne contre les palestiniens. Ce type de témoignage est relativement rare et monstrueusement dérangeant.

Très vite Avi Mograbi a ressenti le besoin d’en faire un film. Le besoin pour lui, mais pas seulement. Pour le soldat qui témoigne également... Pour à la fois lui permettre de s’exprimer, de s’expliquer, de se pardonner, de se faire pardonner, d’être compris, de comprendre... pour permettre beaucoup de choses que, ni le réalisateur ni le soldat n’étaient en passe de comprendre malgré le film.

Le format cinématographique qui est le sien ne lui permettait pas, selon Mograbi lui-même, de faire un film en tant que tel... Pourtant, il nous propose un documentaire scénarisé, chargé d’émotion et truffé d’effets spéciaux qui contribue largement à nous interpeller.

 

Le projet tient dans une sorte d’interview en trois temps montés simultanément et s’entrecroisant souvent: un premier temps où le soldat est face à face avec la caméra et répond aux questions que lui pose le réalisateur (hors champ), un second temps où il est en voiture avec le réalisateur (en route, puis sur le lieu du massacre) et un troisième temps où le soldat se filme en compagnie de sa petite amie et où ils se donnent comme objectif de communiquer sur la manière dont elle a perçu les actions de son compagnon, ce qu’elle a ressenti lorsqu’il lui en a parlé, de ce que l’on apprend via son regard à elle sur ce que lui ressent... Ajouter à cela, quelques passages sont chantés par le réalisateur (et font quasi office de voix off) afin d’expliquer la démarche, le sens du film et surtout le ressenti d’Avi Mograbi quant à ce soldat, dont il ne sait pas s’il lui pardonne ou pas ses actes, mais qui l’a réellement bouleversé et renvoyé à des questionnements très personnels.

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Son choix de réalisation n’a tenu d’abord qu’à un seul objectif: ne pas dévoiler l’identité du jeune soldat, donc ne pas diffuser ni son image ni sa voix.

Pour ce faire, il a flouté le visage du jeune homme et de sa petite amie lorsqu’elle apparaît à l’écran. Le floutage est évolutif à travers le film: d’abord un flou classique, jusqu’à la superposition d’un masque virtuel sur les visages... d’abord grossier puis très fin, jusqu’à restituer des traits humains aux protagonistes. L’évolution de cette technique au fil du film (présentée par ailleurs dans un court montage dans les Bonus du DVD) vient étayer l’évolution même du témoignage... d’un discours déshumanisé sur la participation à des meurtres, on en arrive petit à petit à la confrontation au lieu du carnage, à la prise du conscience du regard des autres (la discussion avec sa petite amie et la perception de son point de vue, sans dispute mais avec malaise à certains moments...), la prise de conscience d’un acte qu’il ressasse malgré les deux années passées et qui n’est donc bel et bien pas aussi anodin qu’il le pensait lorsqu’il l’a fait. En double lecture on voit aussi évoluer le regard du réalisateur sur le soldat... 

 

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Le film dure 1h21, ce qui en tant que tel est assez court, mais il en ressort un film très structuré et relativement fluide.

Bien entendu, on ne va pas se mentir, le format et le sujet sont très déstabilisants, voire perturbants, voire dérangeants...

Le propos sur le conflit israélo-palestinien et sa pseudo-légitimité est clairement d’actualité et même si le film date de 2008, rien n’est différent aujourd’hui... c’est même bien pire, alors on ne peut que garder un goût amer au fond de la gorge en voyant ce jeune soldat presque tranquille face à ses actes... (on s’aperçoit très vite au fil du film que cette tranquillité n’est qu’un masque - et les choix de réalisation prennent tout leur sens...- face à autant d’horreur.)

 

On aurait évidemment pu imaginer un film classique sur ce sujet là, mais là où le parti pris de Mograbi se défend (bien qu’il soit plus difficile pour le spectateur) c’est qu’il participe à une approche du réel, de l’intime presque, que nécessite forcément l’approche d’un témoignage aussi monstrueux. 

 

Une découverte assez déstabilisante donc, mais vraiment remarquable, qui participe à se souvenir que le cinéma c’est aussi cela, un moyen de communication artistique percutant et questionnant. 

Sorti de ce film, et même sans avoir de réponse stricte, on est obligé de se demander ce que l’on aurait fait ou ressenti à la place de ce jeune soldat, on est obligé à la fois de le juger et de le comprendre, et on est obligé de se dire que rien dans le monde ne devrait obliger qui que ce soit à faire ou subir cela.

Un film qui m’aura, à l’instar de Mograbi lorsqu’il a découvert ce témoignage, longtemps poursuivi et m’aura encore et encore permis de repenser à cet épouvantable guerre qui n’en fini pas. Une découverte autant qu'une réflexion en somme, qui compte parmi un panel de meilleur film proposé sur Cinetrafic, à voir ici.