Sortie le 22 avril

Les avant-premières sont toujours très agréables; découvrir un peu plus tôt des films encore inconnus dans les salles obscures, c’est un peu grisant ! (pour moi en tout cas !... comment ça, il m’en faut peu ?! non mais dites donc ! ;-) Bon cela dit, en matière de cinéma, il m’en faut en effet très peu, je suis, ce que l’on appelle, un trèèès bon public ! Mais j’assume !)

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Donc j’ai pu découvrir avant le public, avec beaucoup de concentration et de plaisir, le film d’Antoine Barraud ! (et, je plaide coupable, j’ai un peu tardé à vous en parler, un peu dépassé par quelques autres évènements de ma vie - que voulez-vous, la vie ne s’arrête pas au blog... si seulement !) ;-)

Je ne sais pas si je parviendrai à vous convaincre d’aller le découvrir en salle, parce qu’en toute honnêteté, quand j’aurai fini de détailler par le menu les points positifs et négatifs, à ma grande habitude, je vous aurai peut-être un peu perdus, mais, je vais vous dire pourquoi, moi, à priori, même sans avant-première ni partenariat avec le distributeur Epicentre, j’y serai allée quand même !

Tout simplement pour voir à l’écran (et non derrière la caméra !) Bertrand Bonello, qui propose ici une performance clairement intéressante, à tel point que dans les méandres de la complexité du film (et des méandres, il y en a !), son arrivée à l’écran permet au spectateur une reprise de souffle revigorante (en tout cas c’est mon impression). C’est étrange parce qu’à priori je n’avais jamais imaginé le réalisateur en tant qu’acteur... et pourtant...! Antoine Barraud lui, y avait longuement pensé, et en avait très envie. Cela dit, en la matière de placer des réalisateurs devant la caméra, il n’en était pas à son premier coup d’essai...(puisqu'il l'avait déjà fait dans le moyen-métrage «La forêt des songes», avec le réalisateur japonais Kohei oguri, et dans un court-métrage «River of anger» avec Kenneth Anger)

Et j'y serai allée aussi pour le reste du casting, notamment Géraldine Pailhas et Jeanne Balibar qui ont cette présence à l’écran, tout à fait désarmante.

Alors voilà, pour moi, voir le film ça n’aurait pu tenir qu’à ça, le casting, mais ça aurait déjà été beaucoup ! 

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Cela dit, maintenant que je l’ai vu, je dois vous le dire, il y a tout un tas d’autres raisons de se laisser tenter !

Amoureux des Arts en général, inquisiteurs du sens caché des choses et des êtres, admirateurs de cinéma, ce film saura vous parler ! Pourquoi ? C’est très simple... A priori banale, l’histoire recèle un vrai sens caché, dense et torturé. C’est un peu une drôle de mise en abîme, largement sous-tendue par le casting lui-même, puisque Bertrand Bonello incarne Bertrand (^^), un cinéaste reconnu qui travaille sur son prochain film consacré à la monstruosité dans la peinture. Pour ce faire, il est guidé par une historienne de l’art qui lui fait découvrir ce qu’elle ressent comme monstrueux dans l’art. Et la rencontre et les échanges sont assez vite passionnants.

La volonté de filmer Bertrand Bonello et de proposer au public d’être réellement spectateur des oeuvres d’arts étaient les deux postulats de départ pour Antoine Barraud. Cela dit, si la double lecture du travail de Bonello à travers son personnage dans le film est possible, ce n’est cependant pas le but initial. Car le film a été «avant tout construit comme une fiction, sur le rapport d’un homme à l’art et aux femmes comme créatures multiples, fascinantes, mystérieuses et abyssales» selon Antoine Barraud.

Mais en réalité, la genèse du film est partie d’un constat simple mis en exergue par une étude qui évaluait la durée moyenne passée par chaque visiteur de musée ou d’exposition devant un tableau à 15/20 secondes environ. La prise de conscience de n’être qu’un spectateur impatient comme les autres à insuffler à Barraud cette envie d’approcher l’oeuvre d’art au plus près, et de prendre le temps de l’observer. Et de ce point de vue là, l’entreprise est noble.

 

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La limite du film, bien sûr, je préfère vous le dire d’emblée, reste son rythme. Cela dit, ce rythme, très lent, très épuré, permet une chose essentielle, qui, sans conteste est un parti pris et assumé de la part d’Antoine Barraud, qu’est celui de prendre de temps de regarder, de laisser venir à notre regard, les oeuvres d’art. (Cela dit, c'est looong ! ... et le montage souvent un peu brut n'aide pas toujours à faire oublier les lenteurs)

Cependant, la mise en scène, aussi particulière qu’elle puisse être, inclue de manière très impliquante le spectateur et sa place, en cela, qu’à plusieurs reprise (surtout au début), nous sommes obligés de nous demander où exactement nous nous situons: dans le film ? Dans un musée ? Dans le making off ? Je pense notamment à une séance de travail sur la construction du film de Bertrand, où, avant le basculement de la caméra, on se demande si on n’assiste pas à une séance de travail à propos du film d’Antoine Barraud... très déstabilisant... pour moi en tout cas ! Tout le travail de la voix-off (de Charlotte Rampling) est aussi déroutante mais finalement assez structurante pour le récit. Alternant des séquences quasi documentaires et des séances beaucoup plus scénarisées, les deux mondes, celui du public et celui du film, se confrontent finalement au travers du regard qu’Antoine Barraud leur laisse poser sur les oeuvres d’art. L’introspection est totale.

Ces regards se regroupent autour de l’approche de la perception de la monstruosité, et là, amis historiens de l’art et grands adeptes de la recherches du sens artistique, soyez gentils d’apprécier le travail de recherche indéniable et remarquable autour des oeuvres, ainsi que la proposition qui nous ait faite d’en saisir un sens subtil !

Au travers de ce regard sur la monstruosité, le travail qui est fait tout au long du film sur la dualité est particulièrement abouti et entre à plusieurs niveaux:

  • la dualité entre monstrueux et normal
  • celle entre le beau et le laid (au sens artistique toujours)
  • la dualité entre le normal et le pathologique (au sens médical, voir psychanalytique du terme)
  • la dualité créée par la mise en abîme du réalisateur/acteur qu’incarne Bertrand (au point d’avoir introduit dans le film des scenarii non tournés de Bonello pour créer la filmographie de son personnage)
  • Et celle incarnée par le personnage de Célia Bhy, dualité voulue d’emblée par le réalisateur, tant l’idée du double surréaliste lui tenait à coeur.

L’autre intérêt est évidemment celui de l’approche du film qui parle d’un film et qui nous propose d’y voir la complexité de l’élaboration d’une idée, de la création d’une oeuvre, techniquement, intellectuellement. Le sujet ici étant celui de la création d’une oeuvre (cinématographique) à propos d’oeuvres (picturales), la mise en abîme et la dualité sont encore de mise.

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Vers le milieu du film, il y a un net basculement de l’approche stricte de la monstruosité dans le cadre artistique vers une représentation de la séduction et du désir et de la beauté dans une sorte de dichotomie troublante entre la représentation réalisée pour les autres (l’oeuvre)  et la représentation pour soi (la pensée, l’imagination). Cette volonté est claire de la part de Barraud, puisque c’est le thème de départ de son film, le rapport d’un homme à l’art et aux femmes ...

Et puis, progressivement, embarqué dans cette approche du désir, le film, dans son dernier quart, se délite un peu... On perd le sens du propos, la nécessité de chercher à comprendre au profit d’une ambiance enivrante, quasi planante, qui laisse glisser le film dans une sorte de flou... artistique, assez perturbant, assez étrange.

Vous l’aurez compris, c’est un film à plusieurs entrées, un film complexe, chargé de plusieurs réflexions. Tourné au total sur une durée de 3 ans (souvent entrecoupé des autres réalisations de Barraud et de Bonello), et  co-produit par le centre Beaubourg-Pompidou, "Le dos rouge" est finalement un film qui s’inscrit dans une construction très large, initiée par les portraits de réalisateurs filmé par Barraud et exposés à la cinémathèque, et étayé par le travail d’exposition réalisé au centre Pompidou sur Bonello, exposition pour laquelle il a d’ailleurs montré les rushs qu’il avait tourné pour "Le Dos rouge" de «Madeleine d’entre les morts», dont on voit des extraits et un débat dans le film de Barraud.

Un vrai travail d’imbrication et de sens, donc, autour de l’objet artistique porté par deux hommes que la réalisation réuni, devant ou derrière la caméra, et qui nous propose une lecture, certes, un peu complexe, mais terriblement juste de l’art et de l’humanité. 

En bref:

On aime: la confrontation aux oeuvres d’art, le casting et la construction complexe des personnages autour de la notion d'ambivalence.

On aime moins: le rythme lent et le montage parfois un peu «brut» qui perdent le spectateur...