alice

Théoriquement, je lis beaucoup. Dans l’absolu, rattrapée par le temps qui passe, des obligations personnelles et professionnelles, mes lectures s’appauvrissent un peu, au profit de «potasseries» plus «nécessaires».

Théoriquement, je fuis la rentrée littéraire et son flot d’ouvrages tous aussi commentés, plébiscités, décriés... Dans l’absolu, la librairie m’attire immanquablement sur le trajet du retour, ou au détour d’une course.

Théoriquement, rien n’aurait du me faire ouvrir ce livre. Dans l’absolu, je lis toujours quelques pages volées dans les librairies, juste pour le plaisir, et pour combler le manque d’une lecture plus assidue; Aussi je crois, en hommage à un professeur de littérature qui nous disait au lycée que rien ne nous empêchait de lire des livres en entier en retournant lire un peu tous les jours à la librairie ou les magazines et les journaux dans les kiosques si notre budget ne nous permettait de les acheter... Je n’ai jamais compris pourquoi il ne conseillait tout simplement pas d’aller à la bibliothèque... je crois qu’il voulait nous inciter à rêver et aussi un peu nous pousser à nous dépasser, à nous affirmer, à nous rebeller... petite rébellion que de lire en douce à la librairie, une sorte de vol de livre sans prendre possession de l’objet, mais en s’en appropriant le sujet, l’âme peut-être... (enfin ça, c’est mon interprétation un peu trop passionnée surement...)

Théoriquement, je n’aurai pas du aimer ce livre. Dans l’absolu, Alice, celle de Lewis Caroll, c’est mon personne préféré d’entre tous; ça a sûrement aidé.

Ou pas, parce que finalement, il est nullement question d’Alice.

Disons qu’on la croise, au milieu d’autres personnages célèbres, d’autres héros et héroïnes de littérature, parfois entre Jane Eyre et Julien Sorel, d’autres fois croisant Madame de Merteuil ou Iphigenie. Pour autant, ces personnages n’existent pas vraiment...

Car il n’est là question que de l’héroïne de Julien Dufresne-Lamy, trentenaire névrosée se replongeant dans son passé constitué d’une enfance tiraillée entre une famille dévastatrice et une avidité sans faille pour la littérature, son refuge à ses tourments...

il est question de la famille, de ses travers, de ses mensonges, de l’angoisse d’un père absent et d’une mère alcoolique...

Sur l’échiquier de la vie, Julien Dufresne-Lamy fait avancer la Reine (mère) et ses sujets, dont l’un d’entre eux est une petite fille, puis adolescente et enfin femme qui voit grandir ses angoisses, ses propres travers et les barricades qu’elle hisse pour mieux pouvoir se protéger des assauts royaux...

Il n’y a rien de conforme à ce que l’on attend dans ce roman. L’écriture est piquante, l’humour est noir. Ce n’est ni un roman ni un conte. Ce ne sont ni des héros ni de simples humains... Mais pourtant il y a la cruauté de la vie, les merveilles des contes et la simplicité d’un regard vif sur la nécessaire complexité de l’existence.

Aussi déstabilisant que remarquable, ce roman, vous l’aurez compris, m’a réellement touchée. 

Tout est évoqué, léché, supposé, et pourtant tellement palpable...

 

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Le style de l’auteur et son florilège de remarques acides accompagnant le questionnement existentiel de son héroïne est remarquablement surprenant. Situées précisément entre l’absurde réalité, l’angoisse névrotique et la simple banalité de la vie, ou quelque chose comme ça...

 

«Cinq fruits et légumes reste un précepte difficile. (...) le gruyère ça compte dans les légumes ? Et le réglisse, c'est considéré comme une prune ? Et le houblon de la bière, tant qu'on y est ?»

 

« Mais comment vivre ? (...) Vivre dans le doute, la peur de gêner l’autre ? Vivre en se confondant en excuses? Ou vivre dangereusement sur les sentiers goudronnés, compressé par le monde, vivre au sommet d’une falaise effritée, sous la fusion des autres ?»

 

«Je n’oublie jamais que face aux gens il faut se taire d’abord et ne pas couper la parole. Toujours donner le change, feindre la satisfaction, offrir quelques dents.»

 

«Dans le miroir, je vois cette envie de déguerpir, j'en fais une queue-de-cheval.»